Piliers de la démocratie, la connaissance et la pensée propre s’acquièrent, en très grande partie, à l’école et par la lecture. C’est du moins la conviction qui a mené à la cocréation d’un cours intitulé « La montée du totalitarisme au travers de la littérature » par une enseignante de français et la bibliothécaire scolaire du collège des Trois-Sapins, à Echallens. Développement de son esprit critique, sensibilisation à la responsabilité citoyenne et découverte du rôle sociétal des bibliothèques étaient au programme pour les élèves qui ont bénéficié de cet enseignement interdisciplinaire.
Au collège des Trois-Sapins à Echallens, une enseignante de français et la bibliothécaire scolaire ont mis leur expertise en commun pour créer un cours au format novateur et au contenu ancré dans l’actualité mondiale. En étudiant les livres Matin Brun de Franck Pavloff, Inconnu à cette adresse de Katherine Kressmann Taylor et La Ferme des Animaux de Georges Orwell, les élèves d’une classe de 11ème année VP (pour voie prégymnasiale) ont pu en apprendre plus sur la démocratie et, surtout, sur ce qui peut la mettre en péril. Une proposition de séquence didactique comprenant des ressources issues de cet enseignement sera prochainement disponible sur le site Voie Livres (www.voielivres.ch) pour les enseignant∙e∙s souhaitant la découvrir et se l’approprier.
Des notions qui transcendent les disciplines
Intitulé « La montée du totalitarisme au travers de la littérature », le cours s’est déroulé pour la première fois au semestre d’automne 2025. Différentes activités interactives, telles qu’une lecture à deux voix et des débats sous forme de jeux de rôles, étaient proposées en alternance entre la salle de classe et la bibliothèque. La séquence visait ainsi à entraîner non seulement des compétences propres au français, comme l’argumentation, mais aussi des objectifs interdisciplinaires. L’étude des systèmes politiques, notamment, a été couverte transversalement en histoire, en citoyenneté et dans ce cours-là, et la classe a même abordé le sujet en cours d’allemand, avec le visionnage du film La Vague de Dennis Gansel.
« Dès qu’on est dans le monde des idées, il y a une ouverture à une diversité de branches et de compétences », remarque Marie-Jo De Rabano, enseignante de français à l’origine du projet. « Je trouve donc précieux de pouvoir se compléter mutuellement entre collègues », poursuit-elle. C’est d’ailleurs ce qui a motivé sa collaboration avec Nadia Brandt, bibliothécaire scolaire, pour cocréer un cours en interprofessionnalité. « Une part de mon métier consiste à compléter le travail qui se fait à l’école en apportant une pluralité d’informations, précise cette dernière. Et cela ne se limite pas au français : toutes les branches peuvent trouver à la bibliothèque un support informatif vérifié. »
La littérature pour affûter les esprits
L’enseignement avait pour vocation première de « transmettre aux élèves des outils pour développer leur esprit critique », comme l’expose Marie-Jo De Rabano. « L’une des missions communes aux écoles et aux bibliothèques est d’aider les jeunes à comprendre le monde et à penser par eux- et elles-mêmes », étaie Nadia Brandt. Et quoi de mieux que la lecture, trait d’union entre les deux professions, pour éclairer les esprits d’une multiplicité de points de vue ? « Les livres permettent de s’évader, de s’identifier, mais aussi de se questionner sur des situations vécues ici ou ailleurs », avancent des élèves de la classe à l’issue du cours.
« La démocratie n’est pas un acquis. »
« La littérature est le reflet de la société », corrobore Marie-Jo De Rabano, dont l’objectif était aussi de faire prendre conscience à ses élèves que la démocratie n’est pas un acquis. À l’heure où l’on constate, à travers le monde, une démultiplication des pertes de libertés qui n’est pas sans rappeler certains épisodes historiques du début du 20e siècle, l’enseignante trouve en effet plus important que jamais de traiter ces sujets à l’école. « Lors de notre première discussion sur la nouvelle Matin Brun, confie-t-elle, j’ai été frappée par le fatalisme des élèves : pour elles et eux, les personnages ne pouvaient rien faire face au totalitarisme rampant. Leur analyse était heureusement tout autre à la fin de la séquence ; je suis fière que le cours ait pu leur faire comprendre l’importance de réagir aussitôt que nos droits sont menacés. »
Les bibliothèques, des outils démocratiques
L’éducation citoyenne est une responsabilité que les bibliothèques, entre autres, partagent avec les écoles. « Les bibliothèques sont au cœur des villes et de l’actualité », soutient Marina Jovanovic, médiatrice culturelle chez Bibliomedia Lausanne. « Historiquement, poursuit-elle, leur rôle a été de démocratiser l’accès au savoir et aux mots, qui permettent aux gens de se définir, de nommer, de comprendre et d’exister. Il y a là un enjeu politique considérable. » Ainsi, le choix des livres qui sont inclus ou non dans le fonds d’une bibliothèque est tout sauf anodin, et ceci constitue un défi constant pour les bibliothécaires, qui doivent concilier qualité et diversité de contenu avec un budget et, souvent, une main d’œuvre limités.
« Les mots permettent aux gens de se définir, de nommer, de comprendre et d’exister. »
« Faire un choix, c’est se positionner, et donc transmettre un message, souligne Marina Jovanovic. Par exemple, il est important d’inclure des œuvres d’auteur∙e∙s issu∙e∙s de minorités, qui sont sous-représenté∙e∙s dans le monde éditorial actuel. » Si les bibliothèques se doivent en effet de proposer une pluralité de voix au sein-même d’une thématique donnée, elles doivent le faire en respectant leur code d’éthique. « On ne peut pas simplement accepter tous les livres qu’on nous propose sous prétexte de représentativité, illustre la médiatrice culturelle, car si un ouvrage prône des idées dangereuses ou allant à l’encontre des valeurs de cohésion sociale qui sont au cœur de notre mission, il n’a pas sa place en bibliothèque. »
Au-delà du fonds littéraire qu’elles proposent, les bibliothèques jouent aussi un rôle central en tant que tiers-lieux. « Il s’agit de lieux où l’on peut se rendre et rester autant que l’on veut et où l’on a accès à de l’information et à du divertissement, tout cela gratuitement », éclaire Marina Jovanovic. « Contrairement à une idée reçue, ajoute-t-elle, ce sont des endroits très vivants où l’on peut discuter, boire des cafés, cocréer… » Ce rôle social et sociétal qu’ont les bibliothèques, les élèves de 11VP du collège des Trois-Sapins ont pu le saisir grâce au cours qu’ils et elles ont suivi. « Une bibliothèque est un outil démocratique, relèvent certain∙e∙s lors de la discussion de clôture, car il y a toutes sortes de récits et d’opinions à disposition gratuitement. »
Quand le droit à
l’information est attaqué
Mais cette fonction démocratique des bibliothèques est directement menacée par la censure, une thématique qui, s’inscrivant dans celle du totalitarisme, a été approfondie dans l’un des modules de l’enseignement. « Les livres et l’information sont les premières choses visées quand on veut contrôler les pensées, explicite Nadia Brandt. Il est crucial que les élèves, en tant que futur∙e∙s citoyen∙ne∙s, soient sensibilisé∙e∙s à cela. » Pour illustrer cette réalité de façon impactante, elle leur a présenté une quinzaine de livres disponibles dans les bibliothèques scolaires suisses et faisant pourtant partie des quelque 23'000 ouvrages actuellement censurés dans plusieurs Etats américains, selon la base de données de l’association PEN America.
« Les livres et l’information sont les premières choses visées quand on veut contrôler les pensées. »
Parmi ceux-ci, Maus d’Art Spiegelman et Le Journal d’Anne Frank, mais aussi Looking for Alaska de John Green ou encore Twilight de Stephenie Meyer. « Plusieurs élèves qui avaient lu ces livres étaient indigné∙e∙s d’apprendre leur censure aux Etats-Unis et en désapprouvaient les raisons officielles », relate Marie-Jo De Rabano. Car, camouflés derrière un lexique fort qualifiant les ouvrages de « vulgaires » ou « sexuellement explicites », les motifs de censure relèvent fréquemment d’une volonté de taire des sujets liés à la justice sociale, à la mémoire historique ou à des thématiques comme la santé mentale, les identités de genre et les relations entre adolescent∙e∙s : autant de sujets dont il est, précisément, essentiel d’entendre parler à cette période clé de sa vie.
Défendre ensemble la liberté intellectuelle
Malheureusement, la censure n’est pas une réalité aussi éloignée qu’elle n’y paraît : « Même si, en Suisse, il n’y a pas de liste de livres interdits, la censure existe aussi, mais sous une forme plus insidieuse », observe Marina Jovanovic. Il n’est pas rare en effet que, craignant des réactions défavorables du public ou de parents d’élèves, des professionel∙le∙s renoncent à inclure certains types de livres dans leur collection. Pour ouvrir le dialogue autour de cette thématique, le service de médiation culturelle de Bibliomedia Lausanne a récemment organisé, en collaboration avec Le Cinématographe, une projection de The Librarians, un documentaire de Kim A. Snyder au sujet de la censure littéraire aux Etats-Unis.
« La résistance est possible en s’organisant ensemble. »
« La table ronde qui a suivi était encourageante pour la suite, raconte Marina Jovanovic, car il en ressortait que la résistance est possible en s’organisant ensemble. » La recette, selon elle, pour contrer efficacement les atteintes à la liberté intellectuelle ? « Faire petit, solidaire et visible. » En d’autres termes, organiser des actions à petite échelle pour ménager son énergie, mutualiser les ressources et visibiliser son engagement. « Pour les institutions, il est particulièrement important de cadrer sa démarche par écrit, ajoute la médiatrice culturelle, sous forme de charte, par exemple, ou de politique documentaire dans le cas des bibliothèques. »
Avoir les mots pour résister
Ceci montre, une fois encore, tout le pouvoir des mots dans une société : s’ils peuvent servir d’outils de contrôle de la population dans un Etat totalitaire, ils peuvent, à l’inverse, faire barricade aux mesures anti-démocratiques. « On ne peut défendre ses valeurs, ses droits et ses opinions que si l’on a les mots pour », fait remarquer un∙e élève, se rappelant l’impossibilité de protester des personnages dans la Ferme des animaux. « Censure, désinformation, endoctrinement… Il est fondamental de nommer ces mécanismes-là à l’école pour que les jeunes réalisent qu’ils existent et qu’il est possible de s’y opposer, conclut Marie-Jo De Rabano. Et même si cela peut sembler un peu tôt pour aborder ces sujets, il est important de planter des graines. »
